Bouquin #87 : La puissance et la gloire, de Graham Greene

[La puissance et la gloire – Graham Greene – 1940]

Je croyais tout connaître du talent aigu et de l’excellence de Greene ; je me trompais. Car il y a eu La puissance et la gloire, cette masterpiece construite sur le terrain de la perfection. Soyons honnêtes : je suis une cible relativement facile lorsqu’il s’agit de sonder l’humanité dans ses méandres les plus obscurs, au-delà de tout manichéisme. Les histoires brutes et façonnées de questions existentielles me fascinent donc… mais rares sont les copies qui, à mes yeux difficiles, réussissent pleinement l’exercice : il y a toujours un manque par ici, une maladresse par là, et quelques moments d’apitoiement qui enfoncent le tout. Rien de tout cela chez Greene : le personnage avance nu, en errance, sans la sympathie de son auteur ; il agit comme en miroir de nos égarements, en appelle à notre culpabilité et nos doutes. Et c’est cette exposition sans pitié, à la fois très forte et terrifiante, qui m’a touchée en plein cœur.

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Pourtant, je partais de loin : La puissance et la gloire reste souvent considéré comme un « roman catholique », hors mes lacunes, en religion, sont terribles. Il est en effet question d’un prêtre… mais quel prêtre ! Père d’un enfant conçu dans un instant de faiblesse, grand buveur devant l’Eternel, l’homme avance comme affranchi des obligations de la vie religieuse, dont il ne peut, pourtant, se détacher : tant par fidélité à sa foi qu’en désespoir de cause, le « mauvais prêtre » refuse de se rendre aux paramilitaires et d’abdiquer face au régime anticlérical. Certains, par peur, ont rangé la chasuble pour prendre femme ; lui a choisi la fuite perpétuelle et sans issue.

Greene nous livre ainsi le récit de cette déroute, copiant à sa manière la Passion du Christ et invoquant sur les chemins de l’errance un peuple de personnages tantôt aimant tantôt traîtres, aussi pieux que profiteurs : tous présentent une certaine forme de dualité qui les prépare au blâme comme au pardon. Il n’y a ni « vrai méchant », ni « vrai gentil » : c’est l’intérêt qui prime, tant chez le métis, qui dénoncera le prêtre à la manière de Judas, que chez l’homme d’église lui-même – secouru par des villageois alors qu’il frôlait la mort, le religieux n’hésitera pas à leur soustraire de l’argent pour les confessions et les baptêmes !

Dès lors, l’amour de Dieu est remis en question : cet idéal de bonté et d’abnégation est-il seulement atteignable lorsque sur terre sévissent la pauvreté et les armes ? Et le prêtre, parlons-en : il tremble de peur devant la mort mais fanfaronne d’autorité face aux paysans démunis – sa fierté n’a-t-elle pas balayé son humilité face au Tout-Puissant ?

Ce ne sont pas les fondements de la religion chrétienne que Greene remet en question dans La puissance et la gloire, au contraire : il s’agit plutôt de questionner l’expression de la foi, d’en interroger les limites. Sans compassion pour ses personnages, l’auteur triture à travers eux la volonté qu’a l’homme d’accéder à une bonté ultime – forcément hors d’atteinte lorsque le sujet reste dominé par ses passions. Et l’exercice s’avère brillamment mené : personne n’est épargné, tout comme il n’y a, in fine, ni victime ni coupable – chacun agit sous l’emprise de son regard partial et intéressé.

Vous l’aurez compris, je déborde d’enthousiasme pour ce roman brillant, qui, par ailleurs, offre des scènes absolument magnifiques : je pense notamment à celle de la prison, où le prêtre, plongé dans le noir, appréhende son environnement par une sensibilité nouvelle ; mais aussi à la scène du vin, absolument hilarante, que j’ai relu quatre fois pour le plaisir… parce que oui, malgré la gravité du sujet, malgré l’austérité des situations dans lesquelles Greene plonge son personnage, il y aura toujours quelque dose d’humour et de dérision pour briser l’échelle de la douleur et atténuer, un tant soit peu, la tension dramatique. C’est ce regard aigu, moqueur mais jamais cynique, que j’apprécie chez Greene, et l’écrivain nous en livre là son meilleur usage, à travers un travail des plus abouti !

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14 réflexions sur “Bouquin #87 : La puissance et la gloire, de Graham Greene

    1. Oh ouiiii, il faut découvrir cet auteur, il est absolument géniiiaaaal ! bon, plus sérieusement, je te conseille tout à fait ce bouquin comme porte d’entrée dans son oeuvre, ou alors aussi Rocher de Brighton (c’est par celui-ci que j’ai découvert Greene et que j’ai été conquise !)

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