Bouquin #82 : Le mur invisible, de Marlen Haushofer

[Le mur invisible – Marlen Haushofer – 1963]

Je ne le dis jamais assez, mais les blogs – et internet en général – contribuent largement à garnir ma bibliothèque de pépites littéraires et de richesses insoupçonnées. C’est ainsi que j’ai pioché ma dernière lecture, en me laissant tenter, il y a quelques semaines, par une critique alléchante parue dans l’antre de Grigrigredin – il y était question de nature, de solitude, et de la survie dans la sueur et la débrouille d’une Robinson Crusoë post-apocalyptique… 

82 Le mur invisible

Imaginez : au lendemain d’une catastrophe silencieuse dont on ne connaîtra pas les causes, une femme se retrouve seule, prisonnière de la montagne et coupée du reste du monde – où tout semble décimé – par un mur invisible. Que va-t-elle faire ?

Survivre. Ecrire sa survie.

Le récit tient sur quelques liasses de papier à lettre trouvé dans la cabane où l’héroïne a élu domicile ; il s’arrêtera brusquement lorsque les réserves toucheront à leur fin. Au fil d’une encre qui s’échappe, dans l’accumulation des bouts de feuille, la dernière des femmes se défait peu à peu de l’écriture, vestige de son appartenance à une société qui n’est plus. Elle raconte le premier choc contre le mur, la réalisation de son isolement, puis la lente organisation de la vie quotidienne, désormais intimement liée à la terre et aux animaux qui l’entourent : le chien, Lynx, lui aussi captif des parois de verre ; la vache, Bella, égarée dans les pâturages ; la chatte, enfin.

Se met alors en place, chez la citadine dépourvue, une stratégie innée de survie : le temps n’est pas aux pleurs, ni même aux questionnements – le pourquoi du mur et sa vraisemblance se trouvent vite évincés. Dans un quotidien dépourvu de parole et de temps, nu de tout repère humain, l’héroïne fait corps avec le labeur et redessine ses jours : il faut chasser, planter, couper du bois, nourrir les bêtes, raccommoder les paillasses…

Il n’y a rien de plus, dans ce récit qui nous est offert, que le témoignage minutieux et organisé d’un travail paysan suspendu à la ronde des saisons… et pourtant, l’on ne s’ennuie pas une seconde. Quel plaisir que d’observer l’héroïne se former à la tâche, faire fi de tout obstacle, et évoluer dans un nouvel amour, celui des bêtes et de la nature ! Plusieurs lectures ont été données de ce monument ignoré de la littérature autrichienne – notamment une interprétation christique, ou encore une vision de l’œuvre comme éminemment féministe – mais, en ce qui me concerne, je préfère pour une fois me cantonner à ma première impression, loin de toute analyse : du Mur invisible, je retiens avant tout sa spectaculaire beauté brute. Et cet éloge de la lenteur, du travail, du retour à la terre, mère des meilleurs fruits.

J’ai été saisie par ce roman trop méconnu, et pourtant passionnant dans la simplicité de son récit et de sa forme. Le mur invisible a agi sur moi comme un appel à l’exil, au dénuement, à l’élaboration d’une vie rugueuse mais simple, pétrie d’amour comme de mort – un idéal dans lequel je ne me lancerai jamais, trouillarde et techno-dépendante comme je suis, mais que je continue de fantasmer à travers la littérature !

« Je travaillais tranquillement et régulièrement, sans trop me fatiguer. La première année, je n’en avais pas été capable tout simplement parce que je ne savais pas trouver le rythme convenable. Mais depuis, j’avais appris comment il fallait s’y prendre et je m’étais adaptée à la forêt. En ville on peut vivre de longues années d’une façon trépidante, le système nerveux s’en trouve ruiné mais on peut tenir longtemps. Mais personne n’est capable de faire des ascensions en montagne, de planter des pommes de terre, de couper du bois ou de faucher pendant plusieurs mois d’une façon trépidante. La première année où je n’étais pas adaptée, j’avais dépassé mes forces au point que jamais je ne pourrai me remettre complètement de ces excès. J’avais bêtement été fière de mes records. A présent je prends le pas tranquille du paysan, même pour me rendre de la maison à l’étable. Le corps reste détendu et les yeux ont le temps de regarder. Une personne qui court n’a le temps de rien voir. […] »

Publicités

12 réflexions sur “Bouquin #82 : Le mur invisible, de Marlen Haushofer

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s