Bouquin #78 : Nineteen eighty-four, de George Orwell

[Nineteen eighty-four – George Orwell – 1949]

Ce fut sans doute avec ce chef-d’œuvre que je plongeai pour la première fois dans le vaste champ de la littérature pour adulte. J’avais quatorze, quinze ans, et la société totalitaire et cauchemardesque dessinée par Orwell m’avait tant horrifiée que révoltée… mais il me manquait tout de même quelque chose pour apprécier totalement ma lecture, et je me souviens en être sortie perplexe, avec l’impression de ne pas avoir entièrement saisi la profondeur du raisonnement sous la surface de la fiction. 78 Nineteen eighty four

Au détour d’une brocante, il y a quelques semaines : me voici à nouveau devant 1984, dans sa version originale – une vieille copie Penguin aux pages voyageuses. J’ai ramené le trésor à la maison et je me suis immergée une deuxième fois aux côtés de Winston Smith, sous l’éternelle vigilance de Big Brother, dans un monde tout entier tourné vers le pouvoir et l’abolition de l’individu. C’est notamment ce processus minutieux, cet effacement de la personnalité au profit de l’universalisation du bon camarade qui m’avait échappé plus jeune, et ma seconde découverte de l’univers orwellien fut la bonne : j’ai pu en appréhender pleinement la logique et la complexité.

Certes, 1984 s’est très vite imposé sous l’étiquette de roman éminemment politique… mais à mes yeux, la valeur psychologique amenée par Orwell compte tout autant que la théorie visionnaire (et catastrophe) dressée par l’écrivain au sortir de la guerre, dans un monde malmené par les totalitarismes (on pense, naturellement, à la folie hitlérienne et au culte stalinien, plusieurs fois appelés en référence dans le roman). Mieux encore : l’accomplissement politique du Parti repose entièrement sur la manipulation psychologique de ses sujets – si je n’avais pas compris cette gymnastique lors de ma première lecture, elle m’est apparue totalement claire avec un peu plus de maturité. C’est pour ce côté analytique quant à la malléabilité de l’opinion et des relations (plus vraiment) humaines que j’ai absolument adoré 1984.

Pour que cela soit un peu plus clair, bref résumé : le lecteur suit le quotidien de Winston Smith, sorte de fonctionnaire du Parti – unique, naturellement. L’homme trace sa voie sur le chemin de la déshumanisation – les administrés d’Océania, état aux frontières floues, ont oublié la chaleur des relations filiales, ainsi que l’amour, le plaisir, et ne respirent à présent que pour le pouvoir de leur mystérieuse icône, Big Brother. Peu à peu délesté de sa personnalité par un gouvernement qui le façonne en main d’œuvre utile et silencieuse, Winston émet toutefois quelques doutes : son premier acte de rébellion se présente sous la forme d’un carnet, dans lequel l’homme écrit, guidé par l’inconscient : « Down with Big Brother ! » L’irréparable est commis, mais ce n’est qu’un premier pas vers de plus grands affronts : ainsi Winston rencontre Julia, et les deux distillent leur désir et leur haine du Parti lors de discrètes entrevues loin de toute surveillance – du moins le croient-ils. Jusqu’au jour où…

Arrive alors cette troisième partie, glaciale et délicieuse, qui transforme la « simple » dystopie en un coup de maître aussi intelligent que terrifiant. Rattrapé par les forces du Parti, Winston subit un lavage de cerveau en règle, par étapes, afin d’intégrer la « double-pensée » : il s’agit, par exemple, de savoir qu’Océania a toujours été en guerre contre la même contrée (pensée A), et ce malgré l’Histoire et les souvenirs de Winston qui témoignent du contraire (pensée B). Cet effacement de la réflexion individuelle et de l’opinion paraît incroyable, irréalisable… et pourtant : par le recours à la torture, tant physique que morale, appuyée par un jeu subtil sur les peurs du sujet, tout est possible – la fin, très sombre et désespérante, nous le prouve malheureusement.

Si vous n’avez pas encore lu 1984 (ce dont je doute, c’est un classique des classiques) : FONCEZ !!! L’intrigue est haletante, l’univers nous happe rapidement, et l’on y retrouve bien sûr tout le sel d’une bonne dystopie : surveillance à gogo, personnages froids et environnement bétonné, phraséologie tordue (Big Brother, Novlangue, Double Pensée…), etc. Je recommande tout particulièrement la version en anglais : il m’a semblé important, pour moi, de pouvoir lire la vision d’Orwell en langue originale, ce qui évite, de plus, le filtre de la traduction pour tout le vocabulaire lié à la Novlangue… L’on ressent également beaucoup la beauté de la plume orwellienne lors de la lecture en VO, et les efforts portés à magnifier la langue anglaise contre toute réduction de culture, de pensée et de dictionnaire, ces trois ennemis des totalitarismes.

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10 réflexions sur “Bouquin #78 : Nineteen eighty-four, de George Orwell

  1. Merci pour ce très bon post et pour m’avoir appris le terme de dystopie 🙂
    J’ai également adoré la troisième partie, qui, par certains cotés m’a fait pensé à Orange Mécanique. C’est terrifiant et dérangeant…

    Aimé par 1 personne

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