Bouquin #75 : Vol de nuit, d’Antoine de Saint-Exupéry

[Vol de nuit – A. de Saint-Exupéry – 1931]

Lorsque j’ai commencé à – vaguement – m’intéresser aux récits d’aventures et d’aviation du siècle dernier, notamment avec l’immense Mermoz, mon père m’a tendu un incontournable de sa bibliothèque : le célèbre Vol de nuit de Saint-Exupéry, qui révéla l’aviateur prodige aux yeux du monde, bien avant l’énorme succès du Petit Prince. Ce livre m’a suivie, des mois durant, sans que je ne l’ouvre pour autant – de peur sans doute d’en consommer trop vite la moelle, de ne pas savoir savourer ce délice. J’ai attendu une longue période de repos, avec en son cœur une nuit blanche et calme, pour m’imprégner pour la première fois de Vol de nuit, et ce fut – comme prévu – un moment de splendeur.

75 Vol de nuit

J’ai trouvé dans Vol de nuit toute la beauté que j’en espérais, et surtout l’expression d’un regard intime porté sur l’homme d’action, le guerrier, le brave. Il y a, dans le ciel, quelque part au-dessus de la Cordillère des Andes, un pilote valeureux chargé du transport du courrier depuis la Patagonie. Il y a, sur terre, un homme dont la passion et l’intégrité tendent vers un seul but : la réussite des vols de nuit et la bonne marche d’un réseau aéropostal construit dans la sueur des courageux et l’espoir des grands conquérants. Ce sont ces deux êtres, et leurs destins liés par une nuit d’ombre et d’orage, que raconte Saint-Exupéry avec la pudeur humble de ceux qui en ont trop vu pour s’attarder sur un instant de vantardise.

En quelques mots, par une poignée de dialogues lâchés avec précision, Saint-Exupéry se fait yeux et oreilles d’une société de pilotes, chefs, secrétaires, manœuvres, tous acharnés à mener la conquête des nuits aériennes et borgnes. L’on sent alors la tension agiter le groupe dans une respiration régulière, cadencée par les départs et arrivées, mais jamais interrompue : il y aura toujours dans chaque esprit la prochaine échéance, l’étape à venir, le pas de plus vers une victoire inatteignable.

A la tête de ce corps de lutte, un seul homme à la poigne d’acier : c’est Rivière, chef exigeant et – presque – infatigable, bardant ses failles face au drame de la nuit. Personnage antipathique pour les uns, sans-cœur pour les autres, Rivière reste avant tout l’incarnation lyrique d’une figure historique transcendant les siècles : celle du pionnier, du persévérant, de l’esprit tout entier tourné vers l’avenir. Par un jeu de miroir presque désopilant, et pour souligner la fermeté du chef d’équipe, Saint-Exupéry lui oppose un inspecteur geignard, déboussolé et, en fin de compte, absolument inutile. Jamais, cependant, l’écrivain ne plonge dans l’écueil de la moquerie, ni ne porte un regard dédaigneux sur les peureux, ou les perdants : l’homme d’action et de conquête doit également savoir accepter les faiblesses, qu’elles soient siennes ou celles des autres… Sans pour autant s’en apitoyer : ce serait du temps perdu, de l’énergie gaspillée.

Saint-Exupéry dresse donc ici un portrait d’hommes en mouvement, dans la lignée des conquistadors qui ont marqué l’histoire et œuvré pour le progrès – au prix d’une sévérité corsée et d’une indifférence face à la mort. Mais le génie de l’écrivain ne se cantonne pas au niveau de l’humain : bien au contraire, la plume célèbre aussi la puissance de la nature, cet adversaire redoutable, et, au cœur de cette violence, son indicible beauté.

Et puisque l’incipit à lui seul expose la virtuosité de l’écriture et ouvre le champ à une lecture délicieuse, je laisse là les premières lignes :
« Les collines, sous l’avion, creusaient déjà leur sillage d’ombre dans l’or du soir. Les plaines devenaient lumineuses mais d’une inusable lumière : dans ce pays elles n’en finissent pas de rendre leur or de même qu’après l’hiver, elles n’en finissent pas de rendre leur neige.
Et le pilote Fabien, qui ramenait de l’extrême Sud, vers Buenos Aires, le courrier de Patagonie, reconnaissait l’approche du soir aux mêmes signes que les eaux d’un port : à ce calme, à ces rides légères qu’à peine dessinaient de tranquilles nuages. Il entrait dans une rade immense et bienheureuse. »
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7 réflexions sur “Bouquin #75 : Vol de nuit, d’Antoine de Saint-Exupéry

  1. On me l’a conseillé il y a quelques mois déjà. Faute de l’avoir sous le coude j’ai lu Terre des hommes , et j’ai découvert Le petit prince dans sa version audio. De vrais bonheurs ! A la fois, j’ai hâte de lire Vol de nuit et j’aime l’idée d’avoir encore à découvrir ce texte… 🙂

    https://synchroniciteetserendipite.wordpress.com/2016/03/27/terre-des-hommes-antoine-de-saint-exupery/
    https://synchroniciteetserendipite.wordpress.com/2016/01/23/le-petit-prince-antoine-de-saint-exupery-audio/ ]

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