Bouquin #73 : L’espèce humaine, de Robert Antelme

[L’espèce humaine – Robert Antelme – 1947]

Dans ma découverte de Duras, je tombais l’autre jour, avec une innocence intacte, sur La douleur. Ce fut un choc véritable, un enseignement, qu’il me fallait absolument compléter avec la lecture de L’espèce humaine, récit dressé par Robert Antelme (le « Robert L. » de Duras) à partir de son expérience de la déportation. Encore une fois, le propos attaque sur deux fronts : l’écrit bouleverse, certes, mais va au-delà de cette valeur émotionnelle pour également instruire le lecteur à travers une réflexion très profonde sur l’homme, les (non-)limites sa haine et son individualisme face à la mort. 73 L'espèce humaine

Arrêté aux derniers mois de la guerre – juin 1944 – pour son implication dans la Résistance, Robert Antelme fut emprisonné, puis déporté à Buchenwald, Gandersheim et Dachau. L’écrit commence à l’automne 1944, alors que l’homme, 26 ans, voit son corps se déliter et ses os apparaître au camp de Gandersheim. Ses mots nous porterons jusqu’à la Libération, au seuil de la mort, qui est aussi le deuil de l’état d’humanité.

C’est en effet cette limite entre existence humaine et déshumanisation nazie qu’interroge Antelme dans un essai livré deux ans après son retour des camps (et réédité en 1957 dans une version revue et corrigée). Le propos, parfois ardu et – je préfère prévenir – plutôt exigeant, s’attache notamment à observer et disséquer les motivations du SS, pilier exécutif du système hitlérien : il s’agit, pour les bourreaux, de déclasser leurs victimes de l’espèce humaine, de les faire régresser, à travers une forme de spécisme, dans un niveau plus bas, plus animal ; en bref, de nier toute forme d’humanité dans les corps qu’ils torturent à force de privations et de violence.

« Nous sommes au point de ressembler à tout ce qui ne se bat que pour manger et meurt de ne pas manger, au point de nous niveler sur une autre espèce, qui ne sera jamais notre et vers laquelle on tend ; mais celle-ci qui vit du moins selon sa loi authentique – les bêtes ne peuvent pas devenir plus bêtes – apparaît aussi somptueuse que la nôtre « véritable » dont la loi peut être aussi de nous conduire ici. Mais il n’y a pas d’ambiguïté, nous restons des hommes, nous ne finirons qu’en hommes. La distance qui nous sépare d’une autre espèce reste intacte, elle n’est pas historique. C’est un rêve SS de croire que nous avons pour mission historique de changer d’espèce, et comme cette mutation se fait trop lentement, ils tuent. »

La réflexion, bien entendu, se base sur des éléments relevant du témoignage : le lecteur est ainsi confronté à l’indicible, l’inconcevable, et observe, au fil des souvenirs d’Antelme, le corps se transformer en espace creux, les genoux devenir plus larges que la cuisse, la diarrhée pousser les agonisants à une impudeur crasse. Sur le terreau de cette situation cauchemardesque – décrite par le survivant dans un langage pourtant parfois presque poétique – pousse alors une société de la faim, où tout bout de pain grappillé est une victoire solitaire, et où chacun n’agit que pour combler le vide de son propre ventre, sans égard pour le cri du voisin.

Ce microcosme famélique, surveillé et attisé par les gradés nazis, se dote naturellement d’une hiérarchie, fondée sur l’opportunisme et le « copinage » entre prisonniers et SS, au nom d’une survie nécessaire, bien qu’incertaine. Antelme analyse ainsi les liens tissés entre bourreaux et affamés, puis la naissance du pouvoir chez les privilégiés et leur dégoût progressif pour leurs semblables, devenus plus faibles, moins hommes.  Là encore, la faim et la peur ont annulé une limite : celle d’un manichéisme entre prisonniers « justes » et nazis tortionnaires. Robert Antelme, à travers sa propre expérience et ses observations, prouve au lecteur que l’image binaire du bien et du mal n’existe pas, et n’a jamais existé : lorsque la mort se fait imminente, l’individualisme gagne sur la camaraderie – l’attention et la pitié devenant ainsi le luxe des gens bien nourris, hors de danger.

« Lucien est arrivé comme nous, simple détenu. Avec sa connaissance de plusieurs langues, il s’est défendu. Un jour, dans le pré, on trainait. Il nous a dit : « Le SS arrive, travaillez ». On n’y a pas fait attention. Plus tard, le SS étant là, il a gueulé : « Travaillez, travaillez, nom de Dieu ! » en regardant le SS qui n’a rien dit. Enfin, un jour, il a dénoncé au kapo, qui l’a dénoncé au SS, un jeune Espagnol qui se planquait. Le petit a reçu 25 coups sur le cul. Maintenant, Lucien est installé dans sa planque. Il a compris que pour survivre il ne faut pas travailler, mais faire travailler les autres, leur faire foutre des coups et bouffer des gamelles. Aussi Lucien grossit. »

Le récit, ainsi, dépasse le simple témoignage pour devenir une leçon a portée universelle, sur le genre humain et son comportement sociétal lorsque l’individu, menacé, s’organise pour sa propre et unique survie. L’espèce humaine se lit ainsi à deux niveaux : pour l’horreur des éléments rapportés, propres à étayer un cours sur la folie Hitlérienne – le passage sur le trajet jusqu’à Dachau, dans des wagons à bestiaux, m’a beaucoup marquée – mais aussi pour cette étude informelle et pourtant minutieuse du sujet humain rendu – presque – animal lorsqu’il s’agit de lutter pour un morceau de vie. C’est un écrit violent, très beau également, et absolument nécessaire à la compréhension de l’homme et de ses erreurs malheureusement éternelles, cycliques, et d’une actualité constante.

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11 réflexions sur “Bouquin #73 : L’espèce humaine, de Robert Antelme

  1. Magnifique chronique. Je n’ai pas lu ce texte, mais il va falloir, de toute évidence, aussi dure que paraisse cette lecture… Ce que tu dis de ce témoignage de guerre me rappelle « Le rapport de Brodeck » de Manu Larcelet, roman graphique adapté du roman de Philippe Claudel que je n’ai pas encore lu, j’attends la sortie du 2nd tome de Larcenet dans quelques jours… Bref… dans cet ouvrage, il est aussi question des souvenirs de guerre et des camps de concentration, traités ici sur le mode du cauchemar et mettant en avant le sacrifice de son humanité pour survivre, sacrifice dont parle aussi Robert Antelme. Nous en parlions déjà suite à ta chronique sur « La Douleur », et je persiste à penser qu’il est de notre devoir de nous souvenir de ces tragédies de l’Histoire, en lisant ces témoignages, alors merci de nous le rappeler et de nous y inciter 🙂

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  2. Merci beaucoup pour ta chronique. Je n’ai pas lu « L’espèce humaine », j’appréhende encore de le faire, mais cela fait un moment qu’il est dans ma bibliothèque « virtuelle ». Je franchirai un jour le pas. Toi tu l’as fait, bravo, et ton billet est des plus limpides.

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  3. Merci pour cet article, j’avais lu « la douleur » et bien d’autres récits de déportation, dont celui de mon grand-père. L’abîme de réflexion est si profond sur ce thème qu’aucune oeuvre aussi forte soit elle, ne permet d’en toucher l’essence mais leur ensemble, peut-être, y peut quelque chose.
    Merci pour cet initiation a un nouvel’eclairage

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  4. J’avais étudié ce roman à la fac, et bien naturellement étant une lecture obligatoire et rébarbative, le livre ne m’a pas laissé un grand souvenir. J’ai du tout oublier. Alors il faut bien avouer que ta belle et bien écrite chronique me donne envie de m’y remette, au moins de relire quelques passages laissés par mes marque-pages.

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  5. Je n’ai pas encore lu la douleur, non plus que l’espère humaine, en lisant ton article j’ai envie de m’y plonger mais en même temps je redoute la charge émotionnelle qu’il y a dedans. J’ai les Bienveillantes dans ma PAL que je n’ose pas lire car on m’a dit que ce livre, plein de vérité était immonde justement pour cela… Les citations sont magnifiques.

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