Bouquin #71 : La douleur, de Marguerite Duras

[La douleur – Marguerite Duras – 1985]

Il y a, en littérature, toute une production de récits plaisants, véritables moments de grâce, de poésie, d’émotion parfois, merveilles de l’imagination et de la réflexion, pépites inoubliables : bref, du très beau, et du très bon. Pourtant, jamais – ou presque jamais – un écrit ne m’a, je pense, autant bousculée que « La douleur ». Je ne parle pas du recueil en soi, qui regroupe plusieurs textes rédigés pendant les deux dernières années de l’Occupation ou inspirés de cette période, mais de sa seule pierre de voûte : un journal livré dans sa matière brute, où l’écrivain, sans souci de la forme, oscille entre lumière et désespoir dans l’attente de l’homme qu’elle a aimé, Robert Antelme, déporté en 1944 à Dachau.

71 La douleur Duras

Il m’est très dur de trouver les mots pour exprimer tous les ressentis qu’a fait naître cette lecture ; et écrire sur ce texte me semble aussi ardu qu’une épreuve chirurgicale, tant « La douleur » touche à la sphère la plus intime, la plus intérieure : celle de la souffrance, de la faiblesse de la souffrance, des folies de la souffrance. Nous sommes en avril 1945, à l’heure où les camps, libérés par les Alliés, dégueulent ce qui leur reste de fantômes. Aux côtés de son amant et camarade D., Marguerite attend « Robert L. », son mari, résistant attrapé en juin 1944 par la Gestapo. Dans l’incertitude, dans la peur. Dans la maigreur des jours sans faim et de ceux sans pain.

Duras se livre dans un journal fouillis, aveugle, percé d’une douleur intenable et publié tel quel quarante ans après, au faîte de sa carrière. Des polémiques ont – bien évidemment – couru quant à l’authenticité du propos de l’écrivain, accusée, notamment, d’avoir façonné sa peine en un objet digne d’intérêt littéraire : quoi qu’il en soit, le propos bouleverse avec suffisamment de sincérité pour que le lecteur,  s’il a confiance, puisse affirmer sa véracité.

Les phrases s’alignent, se bousculent, l’une contredisant l’autre, l’espoir succédant à la plus intense des tortures. Le tout est livré avec hébétude, dans la fièvre, et dresse le portrait d’une femme terrassée – physiquement, moralement – par la souffrance, avançant à tâtons à travers un quotidien nouveau qu’elle ne reconnaît pas, un quotidien de fin de guerre. De cette progression sourde jaillit toutefois quelques réflexions brillantes (certes politisées), où l’écrivain questionne – entre autres – la dimension manichéenne du conflit :

« Nous sommes de la race de ceux qui sont brûlés dans les crématoires et des gazés de Maïdanek, nous sommes aussi de la race des nazis. Fonction égalitaire des crématoires de Buchenwald, de la faim, des fosses communes de Bergen-Belsen, dans ces fosses nous avons notre part, ces squelettes si extraordinairement identiques, ce sont ceux d’une famille européenne. »

Robert L. revient. Et les lignes occupées par le souvenir de ce presque-cadavre, décrit avec acuité par sa femme, sont d’une horreur à couper le souffle. Qui est ce squelette surgi de l’Enfer, dont le tour de cou n’excède pas la taille d’un poignet de femme, et dont les diarrhées vertes, précisément retranscrites par Duras, témoignent, à travers le regard de l’auteur, du passage fatidique à l’état d’inhumanité ? Plus vraiment un homme, plutôt un survivant. Le produit d’une folie bien humaine, elle.

Il y aurait beaucoup encore à dire sur ce texte de référence, à mes yeux nécessaire dans l’éducation aux erreurs des hommes. Le mieux, sans doute, est de s’en imprégner totalement, et de le transmettre par la suite. D’autres récits suivent « La douleur » dans le recueil du même nom : certes moins poignants, ils conservent une valeur historique et documentaire non négligeable – si l’on omet toutefois les deux derniers écrits, entièrement fictionnels et peu intéressants. Mais c’est pour « La douleur » qu’on lit La douleur, cette leçon magnifique sur l’atrocité de la guerre quand elle touche à l’intime.

[NB : Robert Antelme a également publié sur la déchéance humaine et l’horreur des camps : cela s’appelle L’espèce humaine, il faut que je le lise.]

 

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20 réflexions sur “Bouquin #71 : La douleur, de Marguerite Duras

  1. Merci pour cette magnifique chronique. Je pense que c’est effectivement essentiel, pour reprendre tes mots, de se souvenir. S’il y a chez certains auteurs un besoin de transmettre le témoignage d’une période tragique de l’histoire, je pense qu’il est de notre devoir de faire perdurer cette mémoire en lisant ces ouvrages, aussi éprouvants qu’ils soient. En ce moment, je lis beaucoup de Toni Morrison qui a aussi un rapport à l’histoire très fort, qui balance à son lecteur des vérités historiques brutalement, crument, avec fracas. Mais c’est essentiel, c’est vrai. J’ai moi aussi beaucoup de mal à trouver les mots justes pour chroniquer cette littérature de l’ineffable.

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    1. Exactement, il faut lire et transmettre, bien que la tâche soit ardue puisqu’il s’agit de textes difficiles, très crus et nous renvoyant à nos propres fautes. Je n’avais jamais entendu parler de La douleur avant de découvrir Duras, et c’est buen dommage, car c’est un récit que j’aurais aimé étudier plus jeune (au lycée par exemple, ça me parait le bon âge) pour pouvoir élaborer une réflexion collective avec des camarades plutôt que d’y être confrontée seule, et brutalement. J’espère qu’il fera son apparition dans les programmes scolaires un jour…

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      1. Actuellement, les œuvres sont seulement imposées en terminal L, sinon, les programmes n’imposent plus d’œuvres, juste des objets d’études, donc c’est parfaitement envisageable, tout dépend alors des choix des professeurs. J’avais étudié en classe le film Shoas de Claude Lanzmann et je suis vraiment contente d’avoir pu l’appréhender dans cette réflexion collective dont tu parles, ce qui permet de comprendre aussi comment encaisser émotionnellement ce type d’œuvre par le biais d’un discours critique.

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  2. Bonjour,

    joli billet pour un très beau texte.
    Mon premier contact avec « la Douleur » correspond à l’une de mes deux plus belles expériences théâtrales. Dominique Blanc, seule sur scène, dirigée par Patrice Chéreau, il y a quelques années. Mise en scène minimale, entièrement au service du texte et de la comédienne qui le sublime : un grand moment.

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com/

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  3. Ta chronique est vraiment superbement écrite, j’y retrouve tout ce que j’avais ressenti lors de ma propre lecture. C’est vrai que c’est un livre qui prend aux tripes, et qui ne peut laisser entièrement indifférent. Merci de ce bel article !

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