Bouquin #69 : Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras

[Un barrage contre le Pacifique – Marguerite Duras – 1950]

C’est une histoire merdique, fauchée, pétrie de désillusions et pourtant si puissante, comme peuvent l’être ces saloperies de vagues du Pacifique. C’est une histoire de misère, de poisse et de folie. C’est une histoire les pieds dans la boue. Et c’est un roman grandiose, un récit frappant secoué par la violence et l’amour et mené par une écriture sensible, splendide. Quelle claque que de se plonger dans la pauvreté extrême que raconte Un barrage contre le Pacifique ! Quelle tragédie insoluble que cette épopée de la déveine ! Voici une lecture intense, poignante, perdue d’avance… et dévorée en deux jours tellement tout (oui, absolument tout) est parfait dans ce grand roman.

69 Un barrage contre le Pacifique

Cela commence avec un cheval. Mort, le cheval. Mort comme l’ont été les espoirs de la mère, après l’effondrement, en une nuit, d’un barrage construit dans la sueur contre ce monstre de Pacifique. Nous sommes en 1930, dans le sud de l’Indochine française, et la mère, après des années de labeur et d’économies, a obtenu du cadastre une concession incultivable, faute d’avoir pu graisser la patte des agents de l’administration coloniale. Chaque été, le Pacifique s’empare du terrain, dévorant les moindres jeunes pousses et inondant la terre de son sel. Le barrage, digne résistance humaine face aux assauts de l’océan et de la malchance, n’a pas tenu. Depuis, la mère vivote dans la déprime des vaincus, à peine atténuée par l’espoir de voir ses deux enfants, le grand Joseph et la jeune Suzanne, s’extirper de ce bourbier de vie.

Le roman tout entier est le récit de cet espoir, et de l’émancipation, tant bien que mal, dans le silence et dans les cris, de ces deux gosses nés aux colonies. La première partie se passe en pleine cambrousse : Suzanne attend, près du pont, que passe le chasseur qui l’emmènera sous son aile. Mais c’est d’un jeune homme aussi riche que laid qu’elle fera connaissance, jusqu’à lui subtiliser, par l’audace de son charme, un diamant d’une prodigieuse grosseur dont la vente devrait suffire à couvrir les dettes de la famille. La deuxième partie nous emmène donc en ville, à la poursuite d’une nouvelle prospérité : diamant en main, la mère court les bijoutiers pour en tirer quelque fortune, en vain – le poids de la pierre est atténué par un vilain défaut, un « crapaud » dont la présence gobe tout espoir. La mère se morfond, Joseph s’absente, Suzanne découvre la haute ville et ses cinémas ; et chacun tente, dans la solitude, de se construire un avenir imagé, riche, enfin heureux.

Trois êtres seuls, donc, mais une famille unie : c’est ce que nous montre Duras à travers ce roman d’une tristesse absolue, où se succèdent instants drolatiques et dramatiques, où le rire – souvent jaune – côtoie folie et dénuement. Malgré leur hargne, malgré leur besoin de s’enfuir, les enfants témoignent d’un amour profond et innommable pour leur mère – amour qui ne sera jamais explicitement évoqué, mais toujours perceptible, entre les lignes, sous les silences. Largement autobiographique (on y retrouve d’ailleurs plusieurs éléments de L’Amant), Un barrage contre le Pacifique rend hommage à la ténacité de la mère, à son intégrité, sa rigueur d’esprit, et à l’insolence du frère sous le regard admiratif de la jeune Suzanne/Marguerite. On y apprend également beaucoup sur les colonies et leur système quasi esclavagiste, tant pour les indigènes, exploités jusqu’à l’os, que pour les Blancs pas assez riches, harcelés par le système administratif.

La plume, d’une expression très belle, offre au lecteur des passages absolument magnifiques, comme celui-ci, sur le cinéma, que je lis et relis depuis, et sur lequel je finis cet avis conquis, amoureux, exalté par cette immense œuvre :

cinéma Duras un barrage contre le Pacifique

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16 réflexions sur “Bouquin #69 : Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras

  1. Très belle chronique, alléchante. Je n’ai jamais lu Marguerite Duras (oui je sais, c’est la honte…), mais plus je te lis, plus j’ai envie de m’y mettre. Tu conseillerais de commencer par lequel ?

    Aimé par 1 personne

    1. Je pense que celui ci est un bon départ. C’est l’un des plus « neutres » en terme de style et l’écriture reste très belle, très alléchante pour pousser plus loin l’exploration Durassienne. Je peux également te conseiller Le marin de Gibraltar, qui est un autre roman de ses débuts.
      Pour ma part j’ai commencé par L’amant, écrit trente ans plus tard : c’était une très belle lecture mais une approche assez abrupte de l’oeuvre de Duras.

      Aimé par 2 people

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