Bouquin #68 : Des journées entières dans les arbres (nouvelles), de Marguerite Duras

[Des journées entières dans les arbres – Marguerite Duras – 1954]

Quatre nouvelles, quatre jets solitaires. Quatre écritures, une seule Marguerite, que l’on découvre observatrice et multistyle. Tous les écrits ne se valent pas dans ce court recueil, porté néanmoins par une solide pierre de voûte qui offre son titre au livre, ainsi que par une autre nouvelle à la fois amère et attendrissante, très réussie en somme : « Madame Dodin ». C’est sur ces deux récits que je m’attarderai donc aujourd’hui.

68 des journées entières dans les arbres

Il y a cette vieille dame en couverture, l’air las, les yeux voilés par le temps, tout de noir vêtue – et les bras sculptés d’or. Le visage est celui de Madeleine Renaud, qui incarna, en 1976, le terrible personnage de la mère ébauché par Duras, plus de vingt ans auparavant, dans le foudroyant « Des journées entières dans les arbres ». Mère toxique, distanciée, aimante – mais de travers – et tout juste descendue d’un avion, au soir de sa vie, pour revoir le fils chéri. Elle : nantie, sans cesse affamée, toujours dans la crainte de perdre sa fortune. Lui : grand enfant, volatile, perdant au jeu et vivotant avec une putain orpheline, Marcelle. Le récit, construit sur une écriture nécessairement cinématographique, délite un amour filial instable sur le fil de dialogues rythmiques, scandés, chantant la détresse morale des deux personnages. Et c’est d’une beauté absolue. On ne peut s’empêcher d’absorber entièrement le pathos émis par la mère, portant si cruelle, si maladroite, si seule. La plume, très sobre, joue largement d’une palette de répétitions, comme pour ancrer le malheur des deux êtres dans la fatalité, l’inéluctable. Cette nouvelle m’a énormément touchée : d’abord pour son écriture humaine, orale, très juste ; mais aussi pour le personnage détestable mais plein d’amour de la mère, au corps et à l’âme usés par le chagrin.

Très réelle – et très drôle – « Madame Dodin » porte le propos sur la vie des « petites gens » : une concierge et son ami balayeur. Madame Dodin râle contre les poubelles et leurs propriétaires. Gaston balaie les feuilles échouées sur les trottoirs de la ville. Entre ces deux travailleurs de la crasse, la monotonie a tissé une amitié tendre et inébranlable, à grands renforts d’habitudes, de blagues quotidiennes, de phrases inchangées en été comme en hiver. Du haut de ses quelques étages, Duras observe de l’oreille, sensible au parler, aux tournures, aux mots de la banalité et à leur lente progression à travers les jours et les années. Cela donne, sans prétention ni condescendance, un écrit très proche du réel, presque radiophonique, et surtout d’une tendresse absolue, presque nostalgique.

Deux courtes nouvelles viennent compléter le recueil. « Le boa » raconte une double dévoration, celle d’une proie par un serpent, celle d’un corps vierge par la vieillesse. C’est intime, très flou – on comprend plus ou moins que la jeune Marguerite s’éveille à la féminité – et tiré par des phrases sinueuses, grandiloquentes, truffées de mots jusqu’à l’étouffement qui gâtent le propos. Quant aux « Chantiers », il s’agit, je suppose, de la naissance de l’amour par la fascination d’un homme pour une jeune femme dans un hôtel, mais l’écrit, lent et, encore une fois, bien trop sinueux – où l’on perçoit très clairement que Duras cherche encore son style – m’est tombé des mains. Heureusement, ces récits un brin brouillon n’altèrent en rien la beauté – dans le style, dans le sujet – des deux autres nouvelles, splendides, qui constituent par ailleurs une excellente première approche de l’œuvre de Duras.

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