Bouquin #65 : La maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan

[La maison dans laquelle – Mariam Petrosyan – 2009]

Peut-être, un jour, arriverai-je à digérer l’épreuve, peut-être trouverai-je les mots pour parer au vide imposé par la fin, peut-être encore tisserai-je les liens nécessaires pour résoudre les indénombrables énigmes posées par La maison dans laquelle, ce roman-délire, ce roman-monde, cet exorcisme littéraire où tout s’entremêle : l’amitié et la violence, le tangible et le rêve, le freak-show des corps et des esprits… En attendant, je me libère des murs de la fiction, lentement, convalescente, encore toute essoufflée de ce voyage très dense et pas toujours limpide dans l’univers de tordus créé par Mariam Petrosyan.

65 La maison dans laquelle

De la Maison (un internat pour jeune pensionnaires handicapés), l’on ne saura que sa couleur – grisâtre – et son âge éternel. Ses murs semblent élastiques, ses couloirs, sans repères : pour l’ambiance – et peut-être à cause de la caution terrifiante apportée par le design du livre – j’ai immédiatement associé la Maison à celle, béante et décatie, choisie par Nosferatu comme demeure de ville, et cette image glaçante ne me quitte pas depuis.

Les habitants, enfants et adolescents, peuplent la Maison tel un ver son fruit, ne s’éloignant jamais des abords de cette carcasse protectrice qu’ils ont investie comme une seconde mère. Leur imagination s’étale en poèmes et en dessins sur les murs sans cesse métamorphosés, et le vieux plâtre se nourrit de cette jeune sève brinquebalante, elle-même mouvante, tiraillée entre la douce enfance et l’autre monde, celui des adultes, celui par-delà les remparts : l’Extérieur. Car l’Extérieur a ses règles que la Maison annule : sitôt les portes franchies, le nouveau se verra dépossédé de son identité pour un nouveau nom, avant d’être happé peu à peu, insidieusement, par l’âme vibrante de la Maison.

On dit que la Maison choisit les siens : aurait-elle ainsi une forme de conscience ? Libre au lecteur de croire que oui… ou d’interpréter cette théorie comme une métaphore très complexe et adroitement ficelée par l’auteur : à la fois immuable et imprécise, la Maison représenterait plutôt, pour moi, l’image d’un espace-temps cloisonné, car pareil à nul autre : cette période universelle et pourtant si singulière qu’est l’adolescence. Entre les murs protecteurs de cette bâtisse et de cet âge, Sphinx, l’Aveugle, Chacal Tabaqui et les autres se tissent un personnage et s’affirment en tant que tel dans un corps social. Plus que la Maison en elle-même, c’est plutôt cette société isolée, adolescente et pleine de hargne qui opère – ou non – un « choix » : celui d’accepter l’autre en son sein, ou de le laisser dépérir.

Il y a de la violence – crue et cruelle, parfois insoutenable. Il y a de l’amour – attachant, maladroit, toujours sincère. Sous nos yeux, les individus se construisent et se cherchent, et la question de l’intégration et du regard de l’autre plane entre les murs de la Maison, où des bandes rivales aux caractères très distincts se toisent sans relâche. Les dialogues se font nerveux, piquants, instables, quelquefois armés d’une authentique méchanceté – de celle que l’on dégaine pour un rien à l’âge de formation. La camaraderie semble danser sur le fil du rasoir ; pourtant, elle s’avère on ne peut plus réelle et intouchable, liant les estropiés dans une solidarité sans faille : car l’adolescence, ce sont aussi les rêves d’amitié éternelle et de loyauté aveugle.

Petit à petit, le fantastique s’immisce dans le récit, floutant les limites – déjà incertaines – entre le réel et l’onirique. Il est question d’un autre monde, d’un au-delà dangereux, de sauteurs et de tombants : l’on ne comprend pas tout, mais c’est normal, car nous sommes de l’Extérieur, nous sommes des lecteurs adultes. La Maison nous ensorcelle et nous perd, nous menant là où l’on ne devrait pas être, toujours en décalage, toujours avec un temps de retard. C’est frustrant, mais c’est ainsi : les personnages tiennent les rênes de leur propre monde et s’agrippent, peu à peu, à ceux de leur indépendance. Nous, lecteurs, parents de ces pauvres âmes, sommes forcés de les observer se dissoudre dans une dimension inconnue et insondable.

Je pourrais m’extasier des heures sur ce roman extraordinaire, très exigeant envers son lecteur et – unique déception – au rythme parfois inégal. Il m’est difficile, pourtant, de trouver des mots à la hauteur de la prouesse opérée par Mariam Petrosyan : nous parler d’adolescence sous les brumes d’un conte, sans poncifs, sans schémas établis et surtout, sans aucune prétention. Selon les âges et selon les passés, chaque lecteur appréhendera La maison dans laquelle à sa manière, descellant dans les personnages des traces de sa propre expérience : la lecture n’en est ainsi pas toujours agréable, car douloureuse et hantée de souvenirs – elle n’en reste pas moins nécessaire pour son hommage apporté à cet entre-deux dont, parfois, on ne revient jamais.

J’ai beaucoup apprécié la chronique écrite par Anne, de Textualités. Allez y jeter un coup d’œil, c’est par ici 🙂

jj

J’en profite pour faire un point #weekenda1000. En deux mots : epic fail. J’ai eu l’impression d’ingurgiter trop de mots pour mon pauvre petit cerveau, et puisque le plaisir passe avant tout (et avant l’indigestion), j’ai stoppé le compteur à 597 pages, ce qui est déjà respectable.
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20 réflexions sur “Bouquin #65 : La maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan

  1. Avant tout, merci beaucoup de partager ma chronique 🙂 J’attendais la tienne avec impatience ! Je crois qu’il y a autant de lectures de ce roman qu’il y a de lecteurs, tant le propos est universel et ouvert, laissant à chacun la possibilité de recevoir ce texte avec son propre bagage culturel et existentiel. Comme d’habitude, je trouve ton analyse pertinente et juste et je me retrouve assez dans ce que tu en dis. Je suis d’accord avec toi concernant le rythme inégal que j’ai trouvé manifeste dès lors que les filles entrent en scène, où la tension et l’attention se relâchent un peu. Néanmoins, ce que je craignais est arrivé : ta chronique m’a donné urgemment envie de retourner dans ce monde délirant alors que je m’étais promise d’attendre encore de mettre quelques romans entre sa découverte et sa relecture ! Je vais essayer de résister à la tentation, mais tu ne m’aides vraiment pas 😉

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    1. Je pense en effet que c’est un livre dont la relecture s’impose, mais peut être à des âges différents, pour observer une différence de perception… pour ma part, je me considère comme tout juste sortie de l’adolescence, et j’ai retrouvé beaucoup de mes émotions d’il y a quelques années dans l’univers impitoyable créé par Mariam Petrosyan ! Je me demande ce que donnera une relecture dans dix ou vingt ans…
      J’ai beaucoup aimé ta chronique, très précise : c’est d’ailleurs pour cela que je me suis permise de la partager car elle résume bien mieux le monde de la Maison que le fait la mienne pour les lecteurs ne connaissant pas le livre 🙂

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      1. Merci beaucoup !
        D’après ce que tu dis, je pense qu’il doit donc y avoir autant de relectures que de relecteurs 🙂 Pour ma part, l’adolescence est un peu plus loin et j’ai été davantage sensible à toute la mythologie de l’autre côté de la Maison et au rôle des personnages qui semblent avoir une emprise sur ce monde parallèle/fantasmé. Je souhaite relire La Maison dans laquelle précisément pour mieux cerner le personnage de Chacal Tabaqui qui s’avère bien plus mystérieux qu’il n’y paraît. Je suis persuadée qu’il est une clef décisive. Je suis également persuadée d’être passée à côté de plein de détails significatifs qui me permettraient de mieux décortiquer cet univers : c’est pour cela que je ne peux pas attendre 10 ou 20 ans ! C’est un roman obsédant !

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      2. Obsédant, c’est exact ! C’est vrai que Tabaqui semble être le point central dans la distortion du temps et la liaison entre la Maison et son autre côté. Pour ma part, je suis restée assez hermétique à cette dimension fantastique qui m’a mise assez mal à l’aise (tout comme l’univers de Lewis Carroll, souvent mentionné, continue de me rebuter).

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      3. Je comprends, moi aussi ça m’a mise mal à l’aise, mais c’est surtout ça qui m’a plu. Aurait-on trouvé un livre capable de tous nous contenter, d’une manière ou d’une autre ?

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  2. La chronique de Textualité m’avait donné envie de découvrir ce roman et j’attendais ton avis pour avoir un autre avis. Ça confirme mon envie de lire cette histoire. Peut-être pas tout de suite, mais en tout cas je note le titre et peut-être que cet été je me plongerai dans ce roman bien mystérieux.

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  3. Cette chronique est vraiment très bien faite/écrite, bravo à toi ! Tu achèves de me convaincre de lire ce roman, mais j’attendrai qu’il soit disponible en poche ou en médiathèque car 24€… c’est 24€ quoi !

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  4. Je l’avais déjà à l’oeil et j’avais hâte de me le procurer mais là… là je dois t’avouer que si une librairie était ouverte je sauterai dessus dès maintenant. A te lire il a l’air d’un chef d’oeuvre qui transporte, qui enlève, qui happe, j’ai vraiment hâte de le découvrir !

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    1. Oh ouiii ! Et si tu vas lire l’avis d’Anne du blog Textualités, tu seras doublement conquise 🙂
      Chez le même éditeur j’ai aussi dévoré et adoré Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey (rien à voir avec La maison dans laquelle mais d’une excellente qualité également)

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