Bouquin #62 : Le consul honoraire, de Graham Greene

[Le consul honoraire – Graham Greene – 1973]

« Toutes les choses se fondent l’une dans l’autre – le Bien dans le Mal, la générosité dans la justice, la religion dans la politique… » Ces mots sont de Thomas Hardy, et ouvrent, en exergue, cet immense roman qu’est Le consul honoraire – immense car pétri d’humour comme de tragique, et tissé avec brio par les nervures de l’existence. D’une situation conflictuelle et politique datée – l’enlèvement d’un consul par un groupe rebelle au nord de l’Argentine, dans les années 1970 – le génie de Greene s’applique à tirer une moelle universelle, portant son regard sur la justice, la culpabilité, le mélange indivisible du Bien et du Mal… En résulte un roman intemporel, crucial et profondément humain. 62 Le consul honoraire

Pas très futés, les rebelles du dimanche mandatés par El Tigre pour enlever l’ambassadeur des Etats-Unis lors d’une visite officielle en Argentine ! Se plantant de voiture, la bande de zozos armés kidnappe Charley Fortnum, consul honoraire de Grande-Bretagne – un mariole alcoolique payé à ne rien faire et désespérément poussé au départ par son administration…

L’affaire pourrait en rester là, et passer pour un incident diplomatique sans conséquence, mais ce serait sans compter sur le solide machismo des ravisseurs : mus par une fierté sans limite, et par instinct de survie, la bande envenime la situation et demande la libération de prisonniers paraguayens en échange de leur otage de pacotille.

Bien malgré lui, le docteur Eduardo Plarr (qui fricotte d’ailleurs avec la femme de Fortnum) se retrouve mêlé à cette affaire sordide, poussé par le chantage des rebelles : il se pourrait en effet que, parmi les prisonniers dont est demandée la libération, se trouve le père de Plarr… Et d’un ton loufoque, très canaille, la plume de Greene se glisse progressivement dans un habit mélancolique, pour amener le lecteur à un huis-clos étouffant, entre kidnappeurs et kidnappés, reclus pour quelques jours dans une maison pauvrette du barrio popular.

Sur cette scène de terre battue, Graham Greene malmène ses personnages et confronte les caractères : le dernier tiers du récit se lit ainsi d’une traite, tant la tension, insoutenable, gronde en creux entre le mari et l’amant, l’ancien religieux et le criminel notoire, la femme dévote et le patriote dévoué. Dans l’attente de l’ultimatum donné aux autorités, les langues se délient, et de l’ennui naissent des dialogues formidables, comme autant d’appels au secours face à l’absurdité de l’existence, la corruption de la justice, l’hypocrisie de la religion. Fidèle à la réflexion de Thomas Hardy, Greene tire le meilleur lait de ses personnages torturés, en proie à une dualité insoluble. Exit tout manichéisme : il n’y a ni bon, ni méchant, et chacun tente, dans la moiteur du huis-clos, de (re)trouver sa propre part d’humanité. L’on assiste alors à cette lutte impuissante que mène chacun dans l’espoir de s’absoudre de ses péchés, afin d’affronter la mort les mains propres – en vain, puisque le final, tragique, laisse sur le carreau des hommes impurs contre leur volonté, et souillés, post mortem, par la mémoire « officielle » dictée par les autorités : désossées de leurs souvenirs, les pauvres âmes auront perdu le combat contre elles-mêmes.

Je suis loin, très loin d’avoir lu tout Greene, mais chacun de ses romans est, pour l’instant, un pur délice : l’auteur y conjugue avec brio humour (oui oui !), action et turbulences existentielles. Le consul honoraire, écrit sur le tard (1973), concentre à lui seul toutes ces ficelles, et je ne peux que chaudement le recommander pour qui souhaite découvrir l’écrivain !

Publicités

4 réflexions sur “Bouquin #62 : Le consul honoraire, de Graham Greene

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s