Bouquin #58 : La Religieuse, de Diderot

[La Religieuse – Denis Diderot – 1796]

Il y a trois ans sortait ce très beau film de Guillaume Nicloux, La Religieuse : scénario frappant, photographie impeccable, et le jeu sublime de Pauline Etienne. Mal au point sur mes classiques, j’avais à l’époque saisi l’occasion pour me procurer le roman-mémoires de Diderot… qui a fini par lentement mûrir entre plusieurs bibliothèques successives – et tout autant de cartons de déménagement.
Pourquoi cette attente ? Il n’y a qu’une seule raison, et je vous l’avoue un peu honteuse : longtemps – quelquefois même encore aujourd’hui – j’ai eu peur des « classiques », rangeant sous cette appellation grossièrement taillée la bonne vieille littérature « de gens qui sont morts » ainsi que quelques livres « cultes », de ceux qu’il faut avoir lu sous peine de passer pour un abruti. Peur pourquoi, et pour qui ? Sans doute m’effrayais-je du regard des autres sur mon présumé puits d’inculture, ou de ne pas être à la hauteur, ou les deux. Toujours est-il qu’ayant un peu maturé et dépassé cette appréhension abjecte – il était temps ! – je commence, doucement mais surement, à m’aventurer du côté des « classiques » de tous les âges, et de tous les pays : c’est au fil de ce chemin que Diderot m’est tombé sous la main…
58 La religieuse

Grand bien m’a pris d’avoir gardé au chaud jusqu’à ce jour cette merveille de littérature, dévorée en un souffle : La Religieuse est un roman saisissant, scandaleux, à lire à tout âge, tant les supplices vécus par son héroïne fédèrent la haine et la compassion. Diderot y conte le chemin de croix d’une jeune sœur qui ne voulait pas l’être mais qui, déshéritée car de naissance illégitime, se retrouve condamnée à trainer sa peine dans trois couvents.

Marie-Suzanne Simonin, étouffée par l’habit qu’elle refusa en vain, cherche à s’en défaire par la justice : cet acte d’impiété attire les foudres de la mère Supérieure, rigoriste et tortionnaire, qui transforme alors le quotidien de la jeune religieuse en un invivable calvaire. Diderot, à travers les souvenirs de son personnage-martyr, distille les souffrances, les exacerbe avec brio, et offre au lecteur un brillant moment de révolte, contre l’ignominie des dévotes, la cruauté des âmes lorsqu’elles agissent en groupe, et la douloureuse naïveté de sœur Suzanne.

« J’étais couchée à terre, la tête et le dos appuyés contre un des murs, les bras croisés sur la poitrine, et le reste de mon corps étendu fermait le passage, lorsque l’office finit et que les religieuses se présentèrent pour sortir. La première s’arrêta tout court ; les autres arrivèrent à sa suite ; la supérieure se douta de ce que c’était, et dit :
« Marchez sur elle, ce n’est qu’un cadavre. » »

Plus loin, ayant quitté le couvent des ignobles pour un autre plus doux, c’est une autre sorte de peine que sœur Suzanne rencontre : l’amour trop puissant, vaguement charnel d’une supérieure très douce et portée sur ses jeunes pensionnaires… Le passage, des plus savoureux, offre à Diderot l’occasion inratable d’exprimer tout son art de l’ironie – raillerie légère, à peine perceptible par le lecteur avisé, que l’on retrouve d’ailleurs tout au long de cette épopée des cloîtres menée par une héroïne rebelle mais candide, à la foi à peine entamée.

« Une mère des novices est la sœur la plus indulgente qu’on a pu trouver. Son étude est de vous dérober toutes les épines de l’état ; c’est un cours de séduction la plus subtile et la mieux apprêtée. C’est elle qui épaissit les ténèbres qui vous environnent, qui vous berce, qui vous endort, qui vous en impose, qui vous fascine […] »

Né sur une bonne blague entre amis*, La Religieuse est devenu un roman indispensable, parce que féminin (et presque féministe, mais n’allons pas trop loin), haut dressé contre les institutions, et délicieusement anticlérical. Comme quoi, je n’avais donc aucune raison de m’effrayer devant ce classique, que je recommande à présent à tour de bras et de blog !

* La « bonne blague » en question : son pote le marquis de Croismare ayant déserté les soirées parisiennes, Diderot lui envoya plusieurs lettres, signées du nom d’une religieuse que le marquis avait lui-même aidé, pour le faire revenir à la capitale. L’astuce marcha, la supercherie fut dévoilée, on rit beaucoup et Diderot poussa la fantaisie jusqu’à écrire les mémoires fictives de la nonne en question. Chapeau bas.
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11 réflexions sur “Bouquin #58 : La Religieuse, de Diderot

  1. J’avais aimé le film même si je l’avais trouvé un peu austère. Merci pour la petite introduction, je ressens un peu la même chose que toi concernant les « classiques », ce sentiment « d’infériorité » quand on n’a pas lu un livre dit « culte ». Mais je pense que nous sommes en fait nombreux dans ce cas, surtout quand on n’a pas fait d’étude de lettres. Ton article donne vraiment envie de lire le roman de Diderot, merci !

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  2. Quand j’ai lu ce livre, j’y ai retrouvé toute l’ironie de Diderot. Par contre, j’ai plus été sensible aux jeux littéraires qu’à l’aspect sensible. Diderot y reprend des codes littéraires très érotiques: le gothique, un soupçon de sadisme et du sapphisme. Cet aspect roman érotique sert son propos anti-clérical et critique évidemment l’éducation donnée aux femmes.
    Bref, plutôt que de m’émouvoir, ce livre m’a fait rire.
    Tu crois que je suis bizarre?

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