Bouquin #57 : La pitié dangereuse, de Stefan Zweig

[La pitié dangereuse – Stefan Zweig – 1939]

Comme beaucoup, j’ai découvert Zweig à travers ses nombreuses nouvelles, merveilles d’intensité explorant tout un éventail de sentiments : la honte, la perdition, l’amour surtout. Pour s’attaquer à l’obscure Pitié, l’écrivain quitte le format court – et corsé – et dissèque l’âme du miséricordieux-malgré-lui dans un épais roman où il ne se passe pas grand-chose… et où, pourtant, l’on se s’ennuie pas une seconde. Car une fois encore, le talent éclate derrière une plume fluide, qui plonge le lecteur dans un magma de pensées abruptes et de plus en plus incertaines, crachées à la première personne et dominées par la sournoise Pitié.

57 La pitié dangereuse Stefan Zweig

Que se passe-t-il lorsque vous invitez une paralytique… à danser ? De cette erreur, la conscience du lieutenant Anton Hofmiller reste balafrée à vie. « Toute l’affaire […] commença par une maladresse… », raconte l’officier des années plus tard. Hardi mais naïf, le jeune homme a 25 ans et, en garnison dans une petite ville autrichienne, s’introduit auprès de la riche famille de Kekesfalva dans l’espoir de séduire la belle Ilona. Mais c’est auprès d’Edith, la fleur de l’âge clouée dans un fauteuil, que le soldat se retrouvera enchaîné par le terrible carcan de la Pitié.

« Même aujourd’hui, après des années, je n’arrive pas à fixer la limite où a fini ma maladresse
et où a commencé ma faute. Il est probable que je ne le saurai jamais. »

Nous voici alors immergés, par un subtil jeu de focalisation interne, dans les tourments du narrateur lié à la jeune Edith par une bienveillance qui le revivifie (qu’il est plaisant de se sentir utile !) avant de le tuer à petit feu. C’est à un sentiment tabou mais intemporel que touche Zweig, en nous interrogeant, à travers l’exemple d’un valeureux piégé, sur le but ultime de la Pitié : ne venons-nous pas en aide aux plus malheureux que pour nous revaloriser, nous persuader de notre propre bonté, nous rassurer sur notre capacité à aider notre prochain ? La Pitié, si délicieuse aux premiers abords, devient ainsi le miroir de la vanité du soldat, soulagé devant le bonheur que sa présence procure à l’infirme.

Jusqu’à ce que la situation se transforme, imperceptiblement, et que ce même altruisme que le jeune homme croyait dompter devienne en réalité incontrôlable, car paré d’amour. Edith offre son cœur à l’officier, qui ne sait qu’en faire : que dira-t-on d’un mariage entre la vigueur et le handicap, et peut-on seulement aimer une adolescente éclopée ? De ce déséquilibre des sentiments nait alors un étrange chantage, ployant sous l’ombre du père Kekesfalva et du docteur Condor : Anton Hofmiller doit rester auprès de la jeune fille, ou elle se suicidera. Après avoir joui de la pitié invoquée par Edith, il serait atroce d’avoir son meurtre sur la conscience…

Le piège s’est refermé : s’amorce alors la deuxième partie du récit, sombre et traînant son désespoir vers de très beaux instants de folie, racontés pêle-mêle par une plume hors d’haleine. Entre hésitations nombreuses, faux départ et rédemptions soudaines, Anton Hofmiller évolue dans son propre Enfer, bâti sur les ruines d’une Pitié trop gourmande, trop jouissive, qui meurtrira à jamais l’esprit du narrateur.

Zweig se livre alors à ce qu’il sait faire de mieux : un voyage sans retour dans les bas-fonds de la conscience blessée, mené par une écriture coulée dans les émotions du narrateur. Le style propre à l’écrivain, plutôt dilué dans la première partie du roman, ressurgit ici avec force et nous entraîne au point de fusion entre la honte et l’égarement. On retrouve vers la fin tout ce qui fait le sel des nouvelles de l’auteur : la concision de la narration, son expression prodigieuse des sentiments les plus indicibles… et derrière le régal persiste l’écho de cette question qui continue de me troubler : n’avons-nous pitié de l’autre que pour nous consoler sur notre valeur ?

« Il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser le plus vite possible de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à tenir avec persévérance jusqu’à l’extrême limite des forces humaines. »
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12 réflexions sur “Bouquin #57 : La pitié dangereuse, de Stefan Zweig

  1. Un bien bel article… j’ai lu Zweig il y a longtemps, très longtemps, peut-être n’étais-tu pas née… je trouvais ça vieillot à l’époque et j’avais sous la main bien d’autres littératures autrement stimulantes. Aujourd’hui j’y prendrais certainement plus d’intérêt, je suis devenue moins sectaire, plus ouverte avec le temps et toutes les lectures qui m’ont formée et ont ouvert mon horizon.
    Je suis ravie de découvrir ton blog : très bonne continuation.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci, et bienvenue par ici.
      Il est vrai que Zweig a parfois un petit côté désuet, mais étant toute jeune adulte (et donc naturellement effrayée par le monde que je découvre), j’aime assez me réfugier dans la plume de l’auteur, par fausse « nostalgie » peut être…

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