Bouquin #53 : Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

[Titus n’aimait pas Bérénice – Nathalie Azoulai – 2015]

Voici une lecture dont j’ai repoussé l’échéance autant que faire se peut – le vote pour le prix RDE pointant son imminence à l’horizon, il a tout de même fallu s’y mettre. En vérité, j’avais peur : peur de m’aventurer hors de ma zone de confort, au seuil d’une littérature instruite portant sur un pilier de la culture française dont je n’avais lu jusqu’alors qu’une seule pièce, à reculons et pour les cours. Ainsi, mine de rien, histoire d’ajouter quelques vers de Racine à ma culture avant de me plonger dans la prose d’Azoulai, je me suis rencardée : il y a une semaine, j’ouvrai Bérénice. Puis Phèdre, Andromaque, Britannicus… et les alexandrins m’ont envoûtée comme autant de serpents charmeurs. Racine, c’est beau, c’est violent, c’est actuel et universel : et dire que sans mon effroi face au travail de l’auteur – par ailleurs parfaitement accessible – je n’aurais pu prendre la mesure de cette richesse ! 53 Titus n'aimait pas Bérénice

C’est l’histoire de Bérénice, banalement larguée dans un restau par un Titus quarantenaire qui s’en retourne vers la légitime, Roma. Femme, ville, même combat : pour calmer son chagrin et explorer les tréfonds de l’amour, la trompée du siècle se tourne vers Racine, et lie son destin à celle de la reine de Palestine, impuissante face à la décision du loyal Titus : car « A ne peut jamais aimer B et en être aimé en retour ».

De ce récit cadre inutile mais heureusement très vite abandonné, Nathalie Azoulai nous entraîne dans le chemin pavé de boue et d’or que fut l’existence du dramaturge, et le roman se drape de l’étoffe délicate du savoir. De son éducation chez les jansénistes de Port-Royal à son entrée au service du roi, le lecteur suit les apprentissages d’un Racine passionné, parfois hésitant, toujours enivré de vers.

La plume fantasme, élabore l’intime, tisse un habit profondément humain à l’artiste dépoussiéré de son mythe. La première partie du récit, regard sur l’enfance de Jean à l’abbaye de Port-Royal, reste pour moi la plus passionnante : l’on suit, par-dessus l’épaule du jeune garçon, le travail acharné sur les versions latines, et la construction de sa poétique, nourrie des écrits de Tacite, Ovide, et surtout Virgile : Racine découvre le chant IV de l’Enéide et le récit de la mort sublime et malheureuse de Didon à la lueur de la bougie, sous la poussière de l’interdit ; ainsi le jeune homme se prend de passion pour la Femme, qu’il fera maîtresse de son œuvre.

Puis c’est Paris, et le jeu des réseaux gravitant autour d’un roi amoureux des lettres et du spectacle : Racine y cultive un entre-soi nécessaire, entouré d’un Boileau sévère et d’un Molière taciturne (où l’on découvre, derrière le comique de sa plume, un homme chiant comme la pluie !). Parti de rien, sans le sou mais habité de rimes et de cette obsession pour la femme dans l’amour, Jean sculpte la langue et ravit le cœur du roi…

D’un berceau de verdure et de prière au tombeau de la disgrâce, Nathalie Azoulai dévoile l’homme sous le vernis sacralisant de la littérature classique. Le propos est libre, le récit référencé mais abordable ; mon seul regret se porte donc sur ce récit-prétexte (Titus largue Bérénice…) à mes yeux dispensable, dont la présence ne sert qu’à justifier l’actualité de l’œuvre du dramaturge.

Retrouvez ici mes lectures pour le Prix du roman des étudiants 2016.
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14 réflexions sur “Bouquin #53 : Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

  1. Je suis contente qu’il t’ait plu! Le style d’Azoulai est envoûtant, j’ai particulièrement aimé son travaille sur le vers racinien. Quant à ton retour… une autre belle plume! (M’autorises-tu à faire un lien vers ta critique?)

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  2. C’est vrai que le 4e de couverture est un peu trompeur, il s’agit essentiellement de la biographie romancé de Racine… Je m’étais pour ma part un tout petit peu ennuyée lors du début mais j’ai beaucoup aimé sa vie une fois à Paris, d’autant plus que je l’imaginais comme un semi-moine je ne pensais qu’il avait eu une vie mondaine…

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  3. Berenice est, avec Britannicus ma pièce préférée de Racine. Des que j’ai vu le titre de ce roman je me suis dit qu’il fallait que je le lise. Et au plus je lis des avis, au plus j’ai envie de le découvrir. C’est super que ça t’ait poussée à relire et apprécier Racine. Ses vers sont tellement beaux. Ses pièces qui se passent dansnl’antiquité ont parlé aux spectateurs du XVIIE siècle et parlent toujours aux lecteurs et spectateurs du XXI.

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    1. Ce n’est pas forcément nécessaire (il n’y a rien de très pointu dans le livre), mais c’est toujours mieux lorsque les héroïnes tragiques sont invoquées. Tu peux commencer par Bérénice et Phèdre, il me semble que ce sont les pièces les plus évoquées dans le récit, avec Andromaque.

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    2. J’ai relu Racine avant de commencer ce roman et je crois que ça a donné plus de sens à ma lecture. J’ai mieux perçu les attentes de l’auteur pour chacune de ses pièces et pourquoi il a écrit sur tel sujet avant tel autre. Mais je rejoins Horizon, le roman se lit très bien sans avoir les pièces en tête.

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