Bouquin #52 : L’Or, de Blaise Cendrars

[L’Or– Blaise Cendrars – 1925]

J’ai découvert Cendrars en même temps que je m’abîmais dans les écrits de Kessel, à l’aube de mes vingt ans. J’ouvrai La vie dangereuse, et ce fut foudroyant. Sacré personnage que ce manchot baroudeur à la plume composite, affabulatrice et intensément poétique. Dans L’Or, publié en 1925, Cendrars rend hommage à un pionnier de son pays : le suisse Johann August Sutter, débarqué en 1834 à New-York et conquistador du Far West américain, qui sera ruiné par la découverte de mines d’or sur ses terres.

52 L'or Blaise Cendrars

Cela commence dans un paisible village Suisse, avec cet homme sans un sou en poche : Johann August Sutter, au creux de sa misère, abandonne femme et enfants pour la route et la solitude. L’aventurier forcé par le sort se rend à Besançon, Paris, Le Havre : puis c’est le départ pour l’Amérique, parmi les « naufragés du vieux monde ». L’aiguillon à l’ouest, Sutter quitte New-York pour le Missouri, franchit les Rocheuses au péril de sa vie et arrive, en 1839, aux portes de Yerba Buena, l’ancienne San Fransisco.

De son départ du vieux continent à l’établissement de son empire californien, le lecteur suit l’itinéraire de ce self-made man, dont la fortune prend racine sur des terres arides nourries par une détermination sans faille. L’écriture est froide, omnisciente, presque désagréable ; puis c’est le coup de pioche qui butte sur une terre dorée, et ce cri : « SAN FRANSISCO ! » Le premier or a été trouvé et conduira l’homme courageux à la pire des déchéances. Envahi et dépossédé de ses territoires, Sutter s’exile dans les montagnes et la pauvreté, et tente d’obtenir justice.

Ce combat, Sutter le mène jusqu’à la fin de ses jours, en vain : l’or a infusé la folie dans les esprits des hommes. Les gisements prodigieux sont pris d’assaut par des corps avides et travailleurs, les pépites circulent contre de la mauvaise eau de vie. Du travail acharné du pionnier suisse, il ne reste plus que des cendres sur lesquelles souffle la débauche.

J’ai été emportée par ce juste portrait d’un homme intègre et déchu devant l’Eternel, dont la clémence est invoquée jusqu’au dernier souffle. L’écriture, dans le premier mouvement, fige le lecteur par sa précision de géomètre, jusqu’à cet appel à la fortune et l’humiliante chute de Sutter, devenu fou mais toujours aussi acharné face aux institutions dont il ne recueille que le mépris.

Johann August Sutter est mort en misérable, dans un anonymat honteux : puisque Dieu, mille fois appelé par la pauvre âme, n’a su lui rendre justice, Cendrars s’en charge avec ferveur, dans un récit dont on ne connait la part de fantasme mais qui nous transporte deux siècles en arrière, à la naissance de la richesse et de la folie.

Publicités

2 réflexions sur “Bouquin #52 : L’Or, de Blaise Cendrars

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s