Bouquin #51 : Celle que vous croyez, de Camille Laurens

[Celle que vous croyez – Camille Laurens – 2016]

Ne jamais se fier à un résumé : sous un abord plutôt chick-lit présenté en quatrième de couverture (Claire, 48 ans, se rajeunit sur Facebook et tombe amoureuse d’un beau spécimen photographe), Celle que vous croyez livre une réflexion très juste et intimement touchante sur la « valeur » de la femme dans le déclin de l’âge. Mené par une plume engagée et féministe, drôle et décomplexée, ce récit fut dévoré en deux soirs, et vient dangereusement challenger Envoyée spéciale et En attendant Bojangles parmi mes favoris pour le prix #RDE…

51 Celle que vous croyez Camille Laurens

Cela commence par un coup de gueule furieux. Une déposition retranscrite en deux pages, sans ponctuation, essoufflée de colère. La femme se périme, la femme se fait transparente, la femme devient antimatière sitôt passé les cinquante ans, et il y a de quoi cracher son venin.

Puis l’on découvre le cas de Claire, monologué à la première personne devant un psy en hors-champ : belle pièce de viande de 48 ans, donc quasi impropre à la consommation, Claire s’est fait larguer par un odieux mâle et décide de le traquer sur Facebook, sous les traits d’une midinette de 24 ans. Arrive Christophe – pseudo KissChris – et c’est l’éclosion d’un amour surprise, connecté, hors de contrôle, dans lequel Claire s’abîme jusqu’au drame, jusqu’à l’internement.

Changement de ton : une autre voix se fait entendre, c’est Camille, la romancière. Chez elle aussi, il y a eu un Chris’, jeune et cruel envers la femme vieillissante. Les deux histoires – celle de la patiente, celle de l’écrivain – se mêlent alors, et le lecteur, porté par le vertige de ce roman en poupées russes, aura bien du mal à distinguer le réel du fantasmé, la vérité de la fiction.

Qu’importe, après tout, puisque le propos, ainsi paré d’un flou de circonstance, frappe par sa franchise et sa justesse : il y est notamment question du désir, celui de la langue et celui du corps. Comment le saisir, jusqu’où le matérialiser, est-ce seulement possible ? Dans une seconde partie portée par la voix de l’auteur, on jubile devant l’intelligence de la plume et du discours, émaillé de références littéraires jamais en trop, toujours bien pensées.

Le style est emporté, la forme incertaine, le fond efficace : Celle que vous croyez, sous ses apparences mutines, cache en réalité un message sincère et éclatant sur le chagrin de la femme affamée de désir mais délaissée, parce que classée au rang des antiquités sous le regard de l’homme.

« Les livres sont faits de ces souvenirs qui s’entassent comme les feuilles d’arbre deviennent la terre. Des pages d’humus. Je suppose que tu vas me trouver folle, mais souvent j’ai fait l’amour pour pouvoir écrire, […] il n’y a jamais eu de grande différence pour moi entre le désir et le désir d’écrire – c’est le même élan vital, le même besoin d’éprouver la matérialité de la vie. »
Retrouvez ici mes lectures pour le Prix du roman des étudiants 2016.
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9 réflexions sur “Bouquin #51 : Celle que vous croyez, de Camille Laurens

  1. J’aime beaucoup ta chronique. A chaque fois que je lis tes avis, tu me donnes envie de découvrir les romans dont tu parles. Ma liste de livres à lire s’agrandit. Je vais de ce pas voir si ce roman est disponible à la bibliothèque !

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  2. Je viens de le finir ce matin pour les besoins du RDE. J’ai été littéralement emportée par le style et la façon dont l’auteur entremêle les récits, jusqu’à la dernière page. Une chouette réflexion sur l’identité et le désir. Et ton commentaire rend particulièrement justice au livre! 😉

    Aimé par 1 personne

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