Bouquin #43 : Fahrenheit 451, de Ray Bradbury

[Fahrenheit 451 – Ray Bradbury – 1953]

Pourquoi lit-on ? Pour trembler, se fissurer, s’émerveiller, et pour apprendre. Ce livre est une leçon. Une claque précise et claire, balancée par une plume qui secoue nos caboches et nous incite à garder l’esprit curieux, à vif, indépendant. Le récit happe le lecteur, ses rebondissements nous tiennent en haleine : en mettant la fiction infusée de suspense au service d’une réflexion sur le pouvoir de la connaissance, Fahrenheit 451 sort de son corps de pages pour s’incarner en récit profondément utile. De ces bouquins à lire et à relire, l’œil alerte et critique, pour se construire comme citoyen d’une société capable du meilleur comme du pire…

Fahrenheit 451

Le cadre est futuriste, mais anonyme et universel : il est question d’une cité que l’on imagine grande et que l’on sait – plus ou moins – américaine. Ses habitants cultivent un bonheur d’apparat, à grand renfort d’images et de vitesse. Il n’y a plus d’échanges, seulement de la parole vaine. Matraqués à l’hyperconsommation, les cerveaux se sont alanguis et sirotent le présent comme un amusement perpétuel : l’idiot, celui qui a oublié le passé et ne peut réfléchir au futur est devenu une norme humaine.

« Un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté.
Brûlons-le. Déchargeons l’arme. Battons en brèche l’esprit humain. »

Puisque les livres pourraient instruire, donc créer des divergences d’opinion et nuire au bonheur normalisé, ils ont été interdits : des escadrilles de pompiers parcourent la ville à la recherche des derniers reliquats à corps de papier, et chaque nuit voit naître quelques autodafés. Guy Montag est de ces pyromanes dressés contre toute culture – autre que celle de masse et abrutissante, bien entendu. Les bouquins, il les arrose de pétrole et craque l’allumette. Sans état d’âme, croirait-on. Pourtant, de quelques missions, Montag a ramené des ouvrages rescapés qu’il cache soigneusement entre ses murs…

Comme toute dystopie classique, Fahrenheit 451 tient en Montag une étincelle de rébellion : d’interrogations en éclats de fureur face à son ignorance, l’on observe alors l’homme se détacher du magma bienheureux de la société. Plusieurs conversations – avec Faber, vieille et sage mémoire du temps où les livres circulaient librement ; avec Beatty, pompier et « gardien du bonheur » biberonné à la propagande, éclairent Montag et rappellent au lecteur l’importance du savoir : nécessaire pour l’individu, dangereux pour le pouvoir établi.

« Est-ce que vous voyez maintenant d’où viennent la haine et la peur des livres ?
Ils montrent les pores sur le visage de la vie. Les gens installés dans leur tranquillité ne veulent que des faces de lune bien lisses, sans pores, sans poils, sans expression. »

Le verbe est simple et efficace : il interpelle. Il y a, filée le long du récit, cette lumineuse métaphore du feu : celui qui brûle et saccage, celui qui réchauffe et accompagne. Symbole, également, d’un éternel recommencement marqué par les erreurs des hommes impatients et éloignés du savoir.

Et ces quelques lignes d’espoir à retenir :

« Et quand ils demanderont ce que nous faisons, vous pourrez répondre : Nous nous souvenons. C’est comme ça que nous finirons par gagner la partie. Et un jour, nous nous souviendrons si bien que nous construirons la plus grande pelle mécanique de l’Histoire, que nous creuserons la plus grande tombe de tous les temps et que nous y enterrerons la guerre. Allez, pour commencer, nous allons construire une miroiterie et ne produire que des miroirs pendant un an pour nous regarder longuement dedans ».
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13 réflexions sur “Bouquin #43 : Fahrenheit 451, de Ray Bradbury

  1. Merci pour cet article. J’ai lu il y a longtemps ce livre de Bradbury, mais j’avoue qu’aujourd’hui, mes souvenirs de lecture ont été supplantés par ceux du magnifique film de François Truffaut qui, si mes souvenirs sont exacts, a davantage développé les personnages des « hommes-livres » auprès desquels Montag trouve refuge. C’est une image très belle et très puissante d’une résistance pacifiste. Je me suis souvent demandée quel livre je choisirais d’apprendre par cœur pour devenir l’une des leurs…

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    1. Il faut absolument que je visionne ce film. Effectivement, cette image du savoir conservé est frappante. Elle suppose des efforts et un acte de transmission nécessaire, donc un retour à soi et à l’autre.
      Quand à savoir quel livre apprendre, je me pose la même question…

      Aimé par 1 personne

  2. Bradybury est l’un des très rares auteurs que j’ai lu en VO et j’avais véritablement adoré, pourtant Dieu sait combien l’anglais me gonfle… Cette lecture date déjà de quelques années, j’avais rédigé un petit billet ici à son sujet : https://synchroniciteetserendipite.wordpress.com/2010/09/28/nouvelles-ray-bradbury/
    Ton billet me redonne très envie de tenter à nouveau l’aventure avec cet auteur, le sujet du livre semble passionnant… un peu dans l’esprit de 1984, non ?
    Je découvre et m’abonne à ton blog par flux RSS par la même occasion. 😉
    Et j’adore l’accroche de ton billet !

    Aimé par 1 personne

    1. Bienvenue sur le blog alors 🙂 J’ai lu 1984 quand j’avais 14 ans et je n’en ai que de vagues souvenirs (une relecture est prévue pour bientôt) mais en effet, l’esprit est similaire : un société hyper normalisée, violente et absurde… c’est glaçant pour le lecteur !
      Je vais jeter un coup d’oeil à ton billet !

      Aimé par 1 personne

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