Bouquin #41 : The ballad of Peckham Rye (L’ingénieur culturel), de Muriel Spark

[L’ingénieur culturel – Muriel Spark – 1960]

L’an dernier, peu ou prou à cette époque, je me suis mise à gober de la littérature à pleine bouche et plein cerveau, et, fatalement, j’ai multiplié les visites dans les formidables secondhand bookshops anglais, bourrant mes valises retour de plumes inconnues et de titres intrigants. Depuis, je savoure ces trouvailles au petit bonheur la chance, et c’est ainsi que le verbe délicieusement acide de Muriel Spark a accompagné ma semaine de grands éclats d’un rire très cynique, vaguement démoniaque – c’est ce qu’il y a de meilleur…

L'ingénieur culturel Muriel Spark avis

Que se passe-t-il lorsque le diable débarque, sans prévenir, au cœur votre quartier bien tranquille ? Eh bien, c’est un bazar sans nom. Dans le bourg londonien de Peckham Rye, on se souviendra longtemps de Dougal Douglas, dandy insolent venu « observer » les mœurs des habitants pour le compte d’une entreprise sur le déclin. Le récit commence par une prolepse catastrophique : l’ouragan levé par le beau parleur a réduit toute relation sociale en miettes, et l’humain démon, lassé, s’en est allé semer le trouble ailleurs.

Est-il pour autant possible qu’un seul homme, aussi machiavélique soit-il, piétine en quelques mois l’harmonie d’un quartier aux apparences paisibles ? Oh que oui, et le procédé est simple : un soupçon de charme, beaucoup de manipulation. Pour secouer les esprits d’un trop calme neighbourhood comme il en existe tant, Muriel Spark y envoie un personnage étrange et déformé, à la limite du surnaturel : notre fameux D. Douglas, épaule proéminente et bosses énigmatiques sur le front.

Serait-ce une réincarnation à la Méphistophélès ou un simple joyeux farceur ? Spark joue de cette ambiguïté comme d’une non-question. Qu’importe en effet la source du mal : ce qui fait le sel de L’ingénieur culturel, ce n’est non point ce personnage élégant et affabulateur, mais sa maîtrise de l’autre, et l’habileté avec laquelle le louveteau craque l’allumette qui enflammera les sentiments de tout un chacun. Reposant sur une avalanche de dialogues aussi vifs que vains, le récit convoque toute une galerie de personnages pathétiques, assumant une vie pourrie jusqu’à la moelle et se gavant de commérages comme unique perspective intellectuelle. Dougal Douglas observe – la méchanceté des uns, l’hypocrisie des autres – et s’amuse, avec un cynisme assumé, à titiller les liens qui unissent des protagonistes perdus dans un brouillard d’illusions.

Et nous, lecteurs, on se régale. Du verbe acéré de Spark et de ses répliques cinglantes. De l’idiotie obstinée de personnages esclaves de conventions sociales – la bienséance avant tout, et les apparences, très importantes les apparences. C’est un plaisir coupable, un brin cruel – mais quel pied !

Je n’ai pas lu la traduction française, éditée dans les années 1990, et j’ose espérer qu’elle conserve tout le charme de la version originale, livrée dans un anglais franc, rude et parfois massacré. Version que je conseille par ailleurs, même aux débutants, tant le style y est direct et simple – et l’humour exquis de barbarie.

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