Bouquin #40 : 10 jours dans un asile, de Nellie Bly

[10 jours dans un asile – Nellie Bly – 1887]

Fut un temps où je me gavais de reportages immersifs, pour la plupart lus dans le cadre de mes études en journalisme durant lesquelles, entre deux mots sur la précarité qui nous attendait après le diplôme, l’on s’autorisait à rêver en prenant pour grands modèles Albert Londres, Hunter S. Thompson, ou notre contemporaine Florence Aubenas. Leurs écrits étaient audacieux, culottés et me semblaient l’essence même de la profession : quand la porte est fermée, on passe par la fenêtre. Puis la vague est passée sur ce besoin d’établir la vérité, d’une noblesse trop lourde pour mes petites épaules. Je ne continue pas moins d’admirer avec ferveur les intrépides qui, comme le disait Londres, « port[ent] la plume dans la plaie » et font corps avec le métier, au risque de leur intégrité physique et morale. Et parmi eux, cette femme, dont je n’avais jamais entendu parler avant que ses écrits nous parviennent grâce aux Editions du Sous-sol : Nellie Bly, jeune fille des plus hardies qui, en 1887, s’immisça dix jours dans un asile pour le compte du New York World… et compte à présent parmi les pionniers du journalisme d’investigation. Chapeau bas.

10 jours dans un asile

Cela commence le 22 septembre 1887, outre Atlantique, dans les bureaux du New York World, journal « sensationnel » racheté quelques années plus tôt par Joseph Pulitzer. A Nellie Bly, 23 ans à l’époque, est confiée la simple mais délicate mission de s’infiltrer dans un asile sécurisé et coupé du monde extérieur, celui de Blackwell’s Island. La journaliste a déjà fait ses preuves en publiant, dans le Pittsburg Dispatch, un reportage en immersion dans une fabrique de boîtes de conserves, exhibant aux yeux du monde l’extrême pauvreté des ouvrières. Pour le cas de l’asile, rebelote : plutôt que de décrire une situation d’un point de vue propret et extérieur, Nellie Bly endosse un rôle, celui d’une aliénée qu’il faudra interner, afin de passer les portes de la forteresse des fous.

Et ça marche. Car, découvre notre journaliste, les femmes internées dans la section qui leur est réservée n’ont de démentes que le nom. Le témoignage rapporté est ainsi édifiant : médecins absents, diagnostics aussi rapides qu’aberrants, condamnant de pauvres âmes dénuées de folie à un enfermement qui les achèvera. Sans compter les maltraitances sournoises commises par un gang d’infirmières, et un environnement glacial et insalubre que Nellie Bly décrit avec un regard perspicace et réaliste, dans un récit fidèle et interrogateur.

C’est à du grand journalisme que le lecteur est confronté, presque cent trente ans après les faits. Un idéal qui – et c’est ma vision toute personnelle des choses – concentre toutes les valeurs d’un métier qui, en apparence, se dégrade – si vous biberonnez du BFM et du 20Minutes, dopés à l’infotainment et au suivisme toujours plus rapide et hors d’atteinte. Ne pleurons pas pour autant la mort de l’investigation à la Nellie Bly : les journalistes aventureux mais réfléchis existent toujours, ils sont simplement moins visibles et surtout plus précaires. Vivre de sa plume en pratiquant un journalisme éthique, aujourd’hui, c’est avoir l’assurance de crever la dalle – mais de crever la dalle dans la dignité. A ceux qui estiment donc les journalistes sous les quolibets de « journalopes » (ce qui est idiot, mais compréhensible), recherchez donc du côté de revues indépendantes… comme Feuilleton, un excellent trimestriel rattaché aux Editions du Sous-sol !

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