Bouquin #32 : Le marin de Gibraltar, de Marguerite Duras

[Le marin de Gibraltar – Marguerite Duras – 1952]

D’un Duras à l’autre. Début Novembre, je me laissais envoûter par L’Amant, et faisais de ce cru Goncourt 1984 une de mes plus belles découvertes de 2015. Longtemps j’avais entendu parler de Duras, longtemps je m’étais laissé conter la beauté de sa plume, jusqu’à franchir le pas, tourner une page et m’avouer vaincue, séduite. Et puisque je ne pouvais m’arrêter à cet éclair d’amour fou, j’allai demander à mon libraire par où continuer, quelle piste suivre pour ne pas m’égarer dans ma découverte de l’auteur et de son écriture si particulière, lapidaire, elliptique, furieuse. C’est ainsi que j’ai pris la mer avec un roman de ses débuts – 1952, Le marin de Gibraltar

Duras Le marin de Gibraltar

L’amour, encore une fois. Sauf que celui-ci se tisse en mer, entre un homme, égaré dans sa propre vie, et une femme, belle, très belle, riche, très riche, guidée par sa passion pour un marin qu’elle a perdu, un jour, à Shanghai – depuis, elle cherche sa trace dans tous les ports où son yacht, le Gibraltar, fait escale.

Et c’est tout. Quatre-cent pages d’un amour en construction, dans toute sa timidité et sa violence. Dans sa théâtralité et ses non-dits. Sous un soleil qui ne caresse pas mais qui brûle, assèche, appelle à l’alcool – on écoule beaucoup de whisky sur le Gibraltar – et au silence. Cela pourrait paraître long, cela l’est par endroits, mais maîtrisé par une écriture profondément vraie et humaine. La part belle est laissée aux dialogues, surgis de nulle part, sur lesquels il faut se concentrer pour tout suivre et tout comprendre. Quitte, au final, à ne rien comprendre du tout mais à ressentir, seulement, car c’est à cela que joue Duras : sur le Gibraltar, on ne saisit pas les choses, on les ressent, on ressent l’amour, la colère, l’ennui. Et l’auteur-architecte modèle son écriture pour imprégner le lecteur, à son insu, de ces sentiments partagés avec l’homme qui n’a plus de vie, ni même de nom.

Moite, étouffant, engoncé dans une somnolence tropicale, Le marin de Gibraltar ne se dévore pas, il impose son rythme. Le lire est une expérience, celle de vivre une croisière à l’air libre mais en huis-clos, porté les yeux fermés par une écriture constante, travaillée dans sa sobriété et belle, succulente. Il y a des longueurs, certes, mais chaque phrase trouve sa place, et de la torpeur jaillissent des pépites admirables, des phares de littérature, qui rappellent au lecteur sa chance de naviguer sur des flots d’une encre magnifique, à en perdre la tête.

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