Bouquin #28 : Le Parfum, de Patrick Süskind

[Le parfum – Patrick Süskind – 1985]

Un professeur de littérature nous exposait, il y a peu, sa propre définition du chef-d’œuvre : une production littéraire – un roman la plupart du temps – où l’auteur relate les histoires et l’atmosphère qui ont marqué son temps. En d’autres termes, le témoignage d’une époque par l’un de ses contemporains. Pour Süskind, cherchez l’erreur : l’auteur est né en 1949, plus de deux siècles après son héros Grenouille, et pourtant, Le Parfum fait fi selon moi de tous les codes établis par les têtes pensantes ès lettres et s’impose, dans mon cœur de lectrice, sous cette appellation bénie de « chef d’œuvre ». Plus que le parcours de son meurtrier sans odeur mais au nez fin, c’est un regard aigu et renseigné que nous livre Süskind sur la France prérévolutionnaire du XVIIIe siècle. Tout est parfait dans Le Parfum : la plume parée d’un soupçon d’ironie juste comme il faut, l’étonnante histoire d’un héros tout aussi stupéfiant, et surtout, ce carnaval des senteurs explosant à chaque page…

Le Parfum

Du Parfum, tout un chacun a déjà entendu ce résumé : Jean-Baptiste Grenouille, nabot au nez incroyable, ne vit que pour capturer l’essence ultime, le parfum d’une jeune vierge à la fleur de l’âge. Quelques lignes intrigantes où les faits bafouent ce qui n’est pas dit : l’itinéraire singulier du monstre Grenouille, de sa naissance dans la fange jusqu’à sa fin apothéotique, sert d’appui à une réflexion semée dans l’esprit du lecteur : qu’est-ce que le désir, comment le rendre immortel ? Cette allégorie de l’amour et de la possession germe dès la première partie, lorsque Grenouille, à quinze ans, distingue une odeur tout aussi irrésistible qu’insaisissable dans la foule parisienne – celle d’une jeune fille au seuil de la puberté. L’animal, guidé par un seul sens, repère la pucelle, l’approche et la tue. Las : par manque de technique, il ne parviendra pas à conserver ce parfum étourdissant.

C’est alors que commence « l’itinéraire » de l’homme, entrant d’abord à Paris comme assistant chez un parfumier sans talent, avant de prendre la route vers le sud et d’errer, loin des hommes, jusqu’à se terrer dans une montagne pendant sept ans et y savourer le souvenir de ce parfum fugace, unique, volé il y a des années à la pucelle de la rue des Marais. Cette solitude rompue, Grenouille prend la route pour Montpellier, puis pour Grasse, ville de toutes les senteurs, où il travaillera avec acharnement (chez un parfumier, encore) dans le seul but de perfectionner sa technique et de pouvoir, enfin, capturer le parfum des jeunes vierges dans les règles de l’art.

Ce qui est extrêmement intéressant, avec Le Parfum, ce sont ses différents degrés de lecture. Outre l’aspect mi-glauque mi-fascinant du héros, certains peuvent voir en Grenouille une figure christique, appuyée par de nombreux symboles distillés au fil des pages et surtout, par ce regard cynique porté sur les personnages côtoyés par le héros et soumis au vice (et éliminés avec humour par l’auteur dès qu’ils lui deviennent inutiles).

On y vient, donc : l’humour. Couplée avec le côté très pageturner du roman (qu’on ne peut pas lâcher dans sa dernière partie), la plume très ironique de Süskind et sa mise en scène des personnages secondaires fait du Parfum un roman sordide… où l’on rit pourtant beaucoup. Ajoutez à cette base un voyage olfactif dans la France du XVIIIe, entre fleurs et tourbe, odeurs de lait et odeurs de mort, et vous obtiendrez donc, comme dit plus haut, un chef d’œuvre (et assurément l’une de mes meilleures découvertes de l’année).

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10 réflexions sur “Bouquin #28 : Le Parfum, de Patrick Süskind

  1. C’est un livre que j’ai lu pendant les vacances d’été à la fin de mon année de sixième, c’est un des livres qui m’a le plus marqué, déjà par cette histoire surprenante, et magnifiquement écrite par Patrick Süskind et par le fait que j’avais vraiment l’impression de sentir les odeurs décrites dans ce livre. En plus l’exemplaire lu m’était offert par un couple de mono que j’appréciait beaucoup, ils m’avaient même mis un petit mot dedans, mais malheureusement, après des années impossible de remettre la main dessus. En tout cas merci pour cette chronique qui m’a rappelé de bons souvenirs.

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  2. Très bonne analyse de ce roman que je n’hésite pas non plus à qualifier de chef-d’oeuvre! Et j’admire ta qualité d’écriture, je pense que tu peux abandonner le « débutante » dans ton entête!

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  3. Je l’ai lu depuis des années ce livre et pourtant il a laissé sa trace, surtout le personnage principal tellement vivant et monstrueux avec une once d’humanité, car j’ai compris son obsession, sa quête d’identité à travers l’odeur. Par contre j’étais peut-être trop jeune mais je n’ai pas remarqué cette touche d’ironie (alors que je suis sensible absolument à ce genre d’humour)

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