Bouquin #4 : Belle de Jour, de Joseph Kessel

[Belle de jour – Joseph Kessel – 1928]

De tous les Kessel qui attendent d’être dévorés dans ma bibliothèque, et parmi la petite pile emportée avec moi en Angleterre, j’ai choisi de me plonger en premier dans Belle de Jour. C’est la nature du roman, portant sur les sentiments et l’adultère, et intimement lié au personnage Kessel, que j’admire et tente de comprendre, qui a déterminé mon choix de lecture.

Belle de jour

Paru une première fois sous forme de feuilleton dans la revue Gringoire, Belle de Jour reçoit un accueil des plus froids. Et pour cause : le personnage de Séverine, amoureuse éperdue de Pierre mais happée par la prostitution pour assouvir son désir de « silence, [de] hâte et [de] brutalité », a de quoi chiffonner les mœurs de l’époque. La critique est si sévère que, lors de sa publication en 1928 chez Gallimard, Kessel annexe à Belle de Jour une courte préface – sacrifice de l’auteur, qui, sans vouloir s’excuser, explique n’avoir point eu l’intention de créer un monstre, mais de « montrer le divorce terrible entre le cœur et la chair ». Et qui, mieux que l’aventurier au cœur fidèle et aux mille amantes, pour disséquer le duel entre la passion et le désir charnel ?

Pour comprendre en profondeur la problématique du roman, il s’agit de se pencher sur le vécu de l’auteur qui, fou d’amour pour sa femme Sandi, à qui est dédié Belle de Jour, ira se consoler, au soir de sa mort, en juin 1928, dans les bras de son amante Sonia. Kessel qui, passionné par une seule femme mais fatalement attiré par toutes, livre dans Belle de Jour une faiblesse intime, et dépeint Séverine, son double littéraire, non pas en prostituée sans cœur mais en amoureuse véritable et désespérée.

« Serai-je le seul à plaindre Séverine, à l’aimer ? » questionne Joseph Kessel en conclusion de sa préface. Je me demande quel accueil recevrait Belle de Jour s’il paraissait aujourd’hui, presque cinquante ans après Mai 68, à une époque où l’infidélité s’affiche dans le métro. Le roman déclencherait-il les mêmes vagues d’indignation, de pudeur offensée ? Assurément, dans une moindre mesure néanmoins. Si la société tend de plus en plus à assumer sa sexualité libérée (et tant mieux), les démêlés entre fol amour et pulsions charnelles existent toujours, et la souffrance, acceptée ou subite, reste la même. En chacun et chacune de nous se campe une Belle de jour, et le drame vécu par Séverine, sous la plume délicate et jamais crue de Kessel, reste profondément d’actualité.

Un seul bémol est venu altérer ma lecture : le prologue, à mes yeux non nécessaire, ou insuffisamment exploité. On y lit qu’à huit ans, Séverine subit les attouchements d’un plombier. Quel intérêt à placer là un début sulfureux et mystérieux, puisque nulle mention n’en est fait plus loin dans le récit ? Kessel a-t-il voulu créer un élément justificateur de la sexualité « amorale » de son personnage ? Notre vécu déterminerait-il ainsi forcément les lignes de notre vie sexuelle ?

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